
Ah ce 11-septembre qui s’impose dans mon calendrier. Il brouille mon humeur. Avant New-York, il y a tout de même l’ignominie de 1973 où un vaillant combattant de la liberté livrait sa dernière bataille. Trahi et assiégé en son palais de la Moneda, Salvador Allende vit ses dernières heures. L’homme est lucide. Il sait qu’il va mourir. Fidèle à ses convictions, il préfère la mort au déshonneur de la reddition : en pareille circonstance, un homme périt les armes à la main ! Il disait « au moins, aurez-vous le souvenir d’un homme digne qui fut loyal avec la patrie ».
En ce 11 septembre 1973, c’est le printemps au Chili. Et pourtant ! Il pleut des bombes sur Santiago. Il pleut dans le cœur des hommes justes. Le peuple du Chili a peur. Le peuple de Santiogo se terre. Le peuple est démuni. Il ne peut rien faire pour son héros. Depuis le petit matin, l’armée est dans les rues. A 9h, le palais est encerclé. Les chars sont à l’entrée. Le silence s’installe. Les hommes vont jouer la dernière pièce.
De son bureau, le dernier acte de la tragédie chilienne se joue. Les ondes de Radio Magallanes ploient sous les mots-testaments du 32ème président de la République de Chili. Salvador Allende livre en direct son dernier testament. Le temps est lourd. Les armes crépitent. Les bombes pleuvent du ciel. L’heure lui est compté. Alors, il s’adresse à son peuple. Pour une dernière fois. L’enfant de Valparaiso se livre à cet exercice improvisé par les funestes circonstances. Il parle à ces femmes qui font la vie et soudent la Nation, à ces jeunes appelés à reprendre le flambeau du changement, au fonctionnaire, à l’ouvrier, à ces simples gens pour qui il a voulu forcer le destin. Parce qu’il pensait en avoir le pouvoir en tant que président d’un pays aux inégalités monstrueuses et séculaires. Premier président élu démocratiquement sur un programme socialiste, Salvador Allende a fait fi des hypothéques. Mais on ne lutte pas contre certaines « évidences » ; contre une certaine régulation de la vie et des choses. L’actualité libyenne est encore là pour nous le rappeler.
Dans le crachin des ondes radiophoniques irrégulières, la voix présidentielle est chevrotante. Ce n’est pourtant pas celle d’un homme qui a peur. Ou d’un sexagénaire désespéré. Ou d’un individu qui se terre ! Non ! C’est celle d’un président indigné. D’un homme révolté. D’un révolutionnaire en colère. D’un lutteur qui fait face. D’un homme dont le goût amer de la trahison donne une dernière énergie à la voix qui va bientôt s’éteindre. Il lui faut faire vite, dire ce qui est : « l’Histoire ne s’arrête, ni avec la répression, ni avec le crime ». De son bureau, l’éphémère président chilien (4 novembre 1972 – 11 septembre 1973), retisse une dernière fois ce lien unique qu’il a avec son peuple. En dépit de la tragédie qui l’enserre, la tonalité est victorieuse : « l’histoire est à nous, c’est le peuple qui la fait ». L’homme meurt mais les idées restent !
Dans cet assassinat qui ressert ces derniers lacets en ce 11 septembre 1973, comment ne pas lire en résonnance, comment ne pas rapprocher comme sa parfaite jumelle, la fin d’un fils d’Afrique, Thomas Sankara, trahi et tué lui aussi « dans l’emprise de son palais ». Comment ne pas penser avant ce 11 septembre à Patrice Émery Lumumba. Lui aussi trahi. Lui aussi tué en janvier 1961.
Lumumba, Allende comme Sankara tombés sous les coups de « l’impérialisme » affolé de voir une telle dissidence idéologique porté de manière si intelligente. Dans le cas chilien, l’Amérique de Nixon pavoise (1973 est alors le calque inverse de 2001). Elle est triomphante. Elle impose sa volonté. Elle est dans la cuisine et laisse le salon des opérations à sa marionnette. Augusto Pinochet (en qui Salvador Allende avait totalement confiance et qui l’a de fait nommé le 23 août 1973 commandant en chef de l’armée de terre) est l’instrument de son dessein.
Lumumba, Allende et Sankara, unis par la mort tragique. Admirables aussi de désespoir et de grandeur dans leurs derniers moments. Mais pas seulement ! Ces trois sont étroitement liés par la fabuleuse destinée de leur bourreau. Zaïre, Chili, Burkina, ils ont régenté pendant longtemps les affaires de leur pays respectif. Comme si c’était là la prime de leur félonie, les chaînes de leur inféodation. Mobutu et Pinochet ont fini dans la déchéance. Blaise Compaoré est toujours aux manettes du Burkina. « Jamais deux sans trois » nous dit la maxime populaire.
En ce 11-septembre où la commémoration tend à faire partie des figures imposées, le temps est à la relecture. Pas seulement événementielle. Je vous propose ces extraits du discours prononcé à la tribune des Nations Unies le 4 décembre 1972 par le président chilien (texte complet ici). Il est d’une telle actualité, près de 40 années plus tard !
« Depuis le moment où nous avons triomphés aux élections du 4 septembre 1970, nous sommes affectés par des pressions extérieures de grande envergure, qui prétendent empêcher l’installation d’un gouvernement librement choisi par le peuple, et l’abattre. Qui a voulu nous isoler du monde, étrangler l’économie et paralyser le commerce de notre principal produit d’exportation: le cuivre. Et nous priver de l’accès au financement international.
[...] Nous sommes face à des forces qui opèrent dans l’ombre, sans drapeau, avec des armes puissantes, postées dans des zones d’influence directe.
[...] Nous sommes face à un conflit frontal entre les multinationales et les États. Ceux-ci sont court-circuités dans leurs décisions fondamentales – politiques, économiques et militaires – par des organisations qui ne dépendent d’aucun État, et qui à l’issue de leurs activités ne répondent de leurs actes et de leurs fiscalités devant aucun parlement, aucune institution représentative de l’intérêt collectif. En un mot, c’est toute la structure politique du monde qu’on est en train de saper.
[...] Notre problème n’est pas isolé et unique. C’est la manifestation locale d’une réalité qui nous dépasse, qui englobe tout le continent latino-américain et le Tiers Monde. Tous les pays périphériques sont soumis à quelque chose de semblable, avec une intensité variable, avec certaines spécificités. Le sens de la solidarité humaine qui régit les pays développés doit regarder avec répugnance le fait qu’un groupe d’entreprises puisse intervenir impunément dans les rouages les plus importants de la vie d’une nation, jusqu’à la perturber totalement.
[...] Je sais maintenant, d’une certitude absolue, que la conscience des peuples latino-américains quant aux dangers qui nous menacent tous, a acquis une nouvelle dimension, et que l’unité est la seule manière de se défendre contre ce grave péril. Quand on sent la ferveur de centaine de milliers d’hommes et de femmes, se pressant dans les rues et sur les places pour dire avec détermination et espoir: “nous sommes avec vous! Ne cédez pas! Vous allez gagner!”, tous les doutes se dissipent, toutes les angoisses s’effacent. Ce sont les peuples, tous les peuples au sud du Río Bravo, qui se dressent pour dire: BASTA! BASTA à la dépendance! BASTA aux pressions! BASTA à l’interventionnisme! Pour affirmer le droit souverain de tous les pays en développement à disposer librement de leurs ressources naturelles. C’est une réalité, la volonté et la conscience de plus de 250 millions d’individus qui exigent d’être entendus et respectés. Des centaines de milliers de Chiliens m’ont salué avec ferveur au moment où j’ai quitté ma patrie et m’ont délivré le message que je viens de transmettre à cette assemblée mondiale. Je suis sûr que vous, représentants des nations de la terre, vous saurez comprendre mes mots. C’est notre confiance en nous-mêmes qui renforce notre foi dans les grandes valeurs de l’humanité, dans la certitude que ces valeurs prévaudront et ne pourront jamais être annihilées ».